Ces carnets de rencontre font le lien entre les projets que nous menons et les personnes qui les animent, y contribuent, nous inspirent. C'est une façon d'aller à la rencontre des gens que nous côtoyons, de mieux saisir leurs histoires, motivations, citations, visages... Et pour celui-ci, nous vous présentons Mihai Sandu, qui a récemment échangé avec Jeanne. Bonne lecture !😊
Bonjour, c'est Jeanne du BWL Colina (initiative portée par la Coop des Territoires) !
Je continue ici la série de courtes discussions enregistrées lors du European Learning Summit 2026, organisé par Commonland et le Bioregional Weaving Labs Collective en Roumanie, à Oltenia de Sub Munte en avril dernier. La dernière fois, je vous parlais de ma discussion avec Harry Long, et de l'idée — qu'on peut trouver dans diverses ressources avec entre autres : le livre Tribu de Sebastian Junger, les notions d'entraide developpées par Pablo Servigne ainsi que de mes expériences personnelles ^^ — que les moments difficiles vécus collectivement peuvent rapprocher les gens et créer de la coopération.
"Peuvent"...
C'est un mot important dans la phrase : les conditions difficiles peuvent créer / resserrer des liens... ou pas.
Et ce "ou pas", il dépend : du contexte général, de comment les parties prenantes s'emparent de la situation (décident de passer outre la difficulté pour rester en lien, ou restent au niveau conflictuel).
Et voici ici un exemple concret pour l'illustrer.
Cette fois, je vous présente une discussion que j'ai eue avec Mihai Sandu, membre de l'équipe d'Oltenia de Sub Munte, qui confirme que "contexte difficile" ne veut pas dire "entraide / coopération automatique".
Tout est parti d'un partage qu'une de ses collègues, Irina, nous avait fait lors d'un appel entre biorégions BWL : selon elle, le communisme soviétique aurait plutôt tué ou fortement abîmé la coopération dans le pays. J'étais curieuse de comprendre pourquoi, et Mihai, qui a vécu les dernières années du communisme en Roumanie, a accepté d'en parler avec moi.
Je vous laisse écouter l'enregistrement en gardant à l'esprit, comme toujours, que je ne suis pas une pro du podcast, d'histoire, ni du sujet, d'ailleurs : ce qui explique pourquoi je pose parfois des questions peut-être un peu naïves, mais qui étaient bien présentes pour moi. Et pour les plus impatient·es, voici en dessous les points clés que je retiens de cette conversation.
L'échange suivant est en anglais
Points clés
1. Le communisme n'a pas poussé l'entraide..
Moi, je me serais bien dit - dans la logique du poste précédent - "le communisme ayant été une période difficile en Roumanie, ça a du / ça a peut-être resserrer les liens". Et pourtant, quand je demande à Mihai si cette période difficile a rapproché les gens, sa réponse me surprend : l'entraide entre voisin·es existait bien avant le communisme : « Ça vient des temps anciens ». En effet, le manque de ressources - et donc les conditions difficiles - rendait déjà la coopération nécessaire à la survie, depuis des générations. Les paysans s'entraidaient sur l'exploitation de leurs parcelles, faute d'argent pour payer de la main-d'œuvre.
Ce partage m'a rappelé une phrase de Pablo Servigne dans un épisode du podcast de Sismique (octobre 2025) qui avait retenu mon attention : "pouvoir de dire "fuck" à son voisin est un luxe". Et ce luxe n'a pas toujours existé !
Mais si on revient au communisme soviétique, selon Mihai, il n'a donc pas vraiment resserré les liens.
2. .. mais a contribué à un véritable bouleversement avec l'industrialisation et l'exode rural..
Pour Mihai, l'impact le plus fort du communisme sur la coopération ne vient finalement pas de la collectivisation des terres, mais de l'industrialisation brutale imposée au pays. Le régime a construit des usines « du jour au lendemain » un peu partout, et une grande partie de la population a quitté les villages pour rejoindre les villes.
Ce déplacement massif a vidé les campagnes de leurs habitant·es, rendant d'autant plus difficile l'entraide traditionnelle entre villageois·es : moins de monde sur place pour s'organiser et travailler la terre ensemble, cette dynamique allant avec une distanciation des liens au sein de communautés.
Et malgré les années, cette tendance continue, comme nous le verrons avec Gabriela Poiană dans un prochain article sur son court-métrage “La dernière fois que j'ai vendangé la vigne” qui explore la dépopulation des campagnes et la disparition progressive des traditions paysannes = distanciation des liens (stay tuned ^^).
3. .. dans un contexte de suspicion
Pour Mihai, s'il y a un impact direct du communisme soviétique sur les liens, c'est celui-là : le régime a activement encouragé la délation, qui a abimé la confiance au sein de communautés. Rapporter des propos ou des comportements négatifs sur quelqu'un d'autre pouvait être récompensé — par de l'argent, une promotion. Une logique de « diviser pour mieux régner », comme le résume Mihai, qui a durablement installé de la méfiance entre les gens.
Pour lui, cette méfiance héritée du régime existe encore par endroits, mais elle est loin d'être la norme aujourd'hui : les 30 dernières années, marquées par l'entrée dans l'Union européenne, ont selon lui apporté un changement réel et visible.
Cette discussion vient donc compléter ce que je retenais de mon échange avec Harry Long. La difficulté partagée ne rapproche pas automatiquement les gens : ici, l'entraide paysanne préexistait au communisme, et c'est moins la contrainte matérielle en elle-même que deux autres mécanismes bien précis — l'éclatement géographique des communautés d'un côté, et la culture de la suspicion cultivée délibérément par un régime autoritaire de l'autre — qui ont abîmé la coopération.
Petites notes additionnelles :
- Mihai et moi parlions en tant que deux êtres humain·es, partageant leurs pensées à un instant donné et ayant chacun nos propres biais.
- Michai parle ici de son expérience personnelle et de son analyse de la Roumanie communiste : elle ne prétend pas être exhaustive ni représenter tous les vécus de cette période.
- Par communisme, entendre "communisme soviétique".
Écrit par : Jeanne Allard
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