Ces carnets de bord présentent les grandes étapes des projets menés par la Coop. On vous raconte nos réussites, nos loupés et nos interrogations. Une documentation en continu, imparfaite et évolutive. Ce carnet revient sur la démarche participative enclanchée dans la CDC des Hauts du Perche autour du futur "Projet culturel de territoire". Bonne lecture ! 😊
Souvenir du premier atelier de concertation autour du “projet culturel de territoire” de la communauté de communes : quelques visages connus d’élus et d’acteurs locaux déjà rencontrés… mais surtout pas mal de chaises vides. Logique finalement, pour un territoire où un des enjeux majeurs est la mobilisation des publics, la communication autour des évènements, et les freins (notamment géographiques et de mobilité) à la participation.
En sortant, un petit doute planait : “est-ce que ça va vraiment prendre ?”, couplé d’une intuition : “on est probablement exactement là où il faut travailler”

1/ Qu'est-ce qu'un "Projet culturel de territoire" (PCT) ?
Après une année d’accompagnement des Hauts du Perche sur le sujet, ça y est, nous l’avons bien compris : un PCT n’est ni un catalogue d’événements, ni un plan de communication culturelle, ni un simple outil d’accès aux subventions.
Dans l’approche développée par Philippe Teillet — dont les travaux ont largement inspiré l’approche de la DRAC Normandie et la Région Normandie sur le sujet — le Projet Culturel de Territoire repose sur une idée simple : la culture n’est pas seulement une offre artistique à diffuser, elle est un levier de développement territorial.
Autrement dit, on ne part pas uniquement des équipements culturels ou de la programmation existante, mais du territoire lui-même : ses habitants, ses pratiques, ses identités, ses tensions, ses ressources, ses enjeux présents et futurs.
L’approche territorialisée défendue par Philippe Teillet invite à déplacer la question :
Ce n’est pas (seulement) “quelle offre culturelle voulons-nous proposer ?”, mais plutôt “quel rôle voulons-nous que la culture joue dans notre territoire ?”
Cela peut signifier :
- travailler la cohésion sociale dans un territoire éclaté ;
- valoriser un patrimoine paysager ou industriel ;
- soutenir une filière artisanale locale ;
- poser un autre regard sur les enjeux écologiques et sociaux du territoire
- créer des espaces de rencontre entre habitants historiques et nouveaux arrivants.
Le PCT devient alors une feuille de route collective, qui articule politique culturelle, projet de territoire et gouvernance locale.
C’est dans cet esprit que la DRAC a souhaité accompagner les Hauts du Perche : non pas produire un document normé, mais faire émerger une stratégie territorialisée, ancrée dans les réalités locales.

2/ Un apprentissage partagé
Lorsque la Communauté de Communes des Hauts du Perche nous a sollicités pour l’élaboration de son PCT, nous avons accepté avec enthousiasme - et avec une pointe d’appréhension. C’était la première fois que nous intervenions sur un PCT et n’étant pas des experts de la culture il nous a fallu nous aussi, nous acculturer à cette notion.
La Région Normandie et la DRAC Normandie ont joué un rôle structurant dans cette phase. Les échanges réguliers, les ressources partagées, la disponibilité pour clarifier les attendus et les points de vigilance nous ont permis d’affiner notre compréhension du cadre et de la démarche attendue.
Très vite, nous avons assimilé cette information que l’enjeu n’était pas la production d’un document “projet culturel” (ces fameux livrables qui rassurent), mais le lancement d’une dynamique autour d’un projet culturel (beaucoup plus intangible). Et ce au sein d’une intercommunalité relativement récente comme les Hauts du Perche, avec un territoire étendu (28 villages) et des identités communales fortes, où ne préexiste pas une habitude de la concertation — un petit défi donc pour nous.

3/ Une méthode en 5 phases
1 — Créer du lien, acculturer, écouter
Nous avons commencé par rencontrer élus, agents et acteurs locaux (en format “réunion”) afin d’expliquer la démarche, prendre les retours, conseils, points de vigilance sur la manière de prendre les choses.
L’hypothèse était d’une part que prendre le temps de créer du lien et de faire de la pédagogie nous permettrait d’en gagner par la suite dans la phase de mobilisation, et d’autre part que seule l’écoute peut permettre de mettre le doigt sur des éléments que nous ne pouvons pas connaître en venant de l’extérieur (histoires interpersonelles, enjeux politiques, équilibres territoriaux, etc).
II — Approfondir les enjeux
Des entretiens ciblés avec des élus, agents ou acteurs locaux ont permis d’approfondir les sujets esquissés lors des premières réunions. Plus longs, mais aussi plus confidentiels, ces échanges éclairent souvent ce qui ne se dit pas en atelier ou réunion, et permet de mettre le doigt sur les enjeux “réels” qui se cachent parfois derrière d’autres. Dans le cas des Hauts du Perche, c’est dans ce cadre qu’ont pu être évoqués certaines inimitiés et sentiment de concurrence entre associations, acteurs, villages ou élus, mais aussi des envies, des ambitions, des visions sur le rôle de la collectivité et des acteurs locaux vis à vis de la culture sur le territoire.
III — Aller vers les habitants
En parallèle des entretiens ciblés avec élus, agents, acteurs locaux, nous avons aussi mené une “enquête terrain” : marchés, écoles, associations, discussions informelles. A chaque fois, nous demandions aux habitants rencontrés leur perception de la culture sur le territoire, et tirions les différents fils à partir de là.
Des contrastes sont apparus : retraités satisfaits de la richesse de l’offre existante, jeunes surtout préoccupés par l’emploi et le logement ; des différences entre Tourouvre et Longny, les deux “pôles” de la CDC ; coexistence entre habitants historiques et nouveaux arrivants, sans réels intérêts communs ni véritables espaces de rencontre - chacun ayant ses activités et pratiques.
En parallèle des contrats, un point commun a retenu notre attention : l’attachement au territoire, à son patrimoine, à ses paysages, à ses savoir-faire, à son histoire, et une envie de préserver la qualité de vie qu’on y trouve.
Cette phase fortement instructive nous a rappelé une limite constante de l’exercice : nous ne pouvons pas interroger tout le monde (en tout cas, pas sans davantage de relais locaux type “jeunes en services civiques”) , et dans ce cadre il y a toujours des publics qui manquent à l’enquête : agriculteurs, personnes isolées, jeunes actifs peu présents, etc.
IV — Mettre en discussion
Après la phase de rencontres, d’entretiens, d’enquête terrain, place enfin aux ateliers de concertation - notre coeur de métier et notre zone de confort :)
Si le premier atelier a été peu mobilisateur, avec beaucoup de chaises vides - faisant parfaitement écho à un des sujets traité, à savoir la mobilisation et la circulation de l’information sur le territoire, la participation et l’engouement se sont renforcés au fil des ateliers.
Le deuxième atelier a invité à se décentrer des problèmes et blocages du présent, pour se projeter sur ce qu’on voudrait que soit le territoire - notamment dans sa composante culturelle - dans une dizaine voire une vingtaine d’années. C’est là que la préservation du cadre de vie, mais aussi les valeurs d’inclusion, d’accueil, de convivialité, sont fortement ressorties, faisant écho aux phases précédentes.
Le troisième atelier a marqué un tournant. Les propositions et idées concrètes (imaginées avec diverses contraintes pour stimuler la créativité) — café itinérant, tiers-lieu mobile, festival tournant, randonnées chantées, chantiers participatifs — partageaient toutes un ADN commun : proximité, participation des habitants, valorisation du patrimoine, circulation entre villages. Au moment de la clôture, on a pu ressentir un réel alignement autour d’une intention partagée collectivement.
V — Formaliser
La dernière étape a consisté à transformer toute cette matière en une synthèse claire, puis à la présenter pour réactions aux agents d’une part et élus d’autres part, afin de prendre aussi leurs regards et perspectives.
Puis dernière ligne droite, formaliser ce qui semble se dégager comme axes prioritaires pour un futur Projet Culturel de Territoire, pour que les élus puissent en débattre en conseil communautaire puis le valider - et enfin le restituer aux habitants et acteurs locaux lors d’une soirée de cloture.

4/ Une démarche en miroir : concertation et création
Un élément a profondément marqué cette mission : le travail mené en parallèle avec Pascale Labout, de l’association Les Arts Perchés - avec le soutien de la DRAC et de la CDC des Hauts du Perche
Pendant que nous allions vers les habitants pour comprendre leurs perceptions, leurs pratiques, leurs attachements et leurs freins, Pascale allait vers ces mêmes habitants avec une autre intention : leur proposer de témoigner dans le cadre d’un web-documentaire visant à illustrer l’identité culturelle du territoire.
L’idée était de produire un objet artistique à la faveur de cette démarche de concertation, et que nos travaux respectifs se répondent.
Et en effet, les “chemins” du web-documentaire ont progressivement fait écho aux axes de travail qui émergeaient dans les ateliers : patrimoine, liens intergénérationnels, attachement aux paysages, dynamiques locales invisibles. Par ailleurs, la définition des axes prioritaires du projet culturel de territoire s’illustrer parfaitement bien avec les différents portaires du web-documentaire, et permette de rendre beaucoup plus concret et tangible des concepts qui le sont rarement.
Par ailleurs, pour nous, accéder aux coulisses de la fabrication d’un web-documentaire nous a permis de voir comment un regard artistique capte ce que l’ingénierie territoriale peine parfois à saisir : les émotions, les nuances, les liens.
Nous vous invitons tous à aller y jeter un oeil, vous ne pourrez qu’être touchés !

5/ Et du coup, ce qui en ressort dans les Hauts du Perche ?
Pour illustrer ce dont on parle lorsqu’on évoque les “axes prioritaires” d’un Projet Culturel de Territoire, voici les axes structurants issus du travail collectif pour la CDC des Hauts du Perche :
Axe 1 — Renforcer la lisibilité et la coordination de l’offre culturelle
- Renforcer les liens entre les acteurs culturels, associatifs et communaux du territoire
- Renforcer les coopérations avec les partenaires extérieurs (PNR, territoires voisins, institutions)
- Améliorer la lisibilité et la communication de l’offre culturelle à l’échelle intercommunale
- Favoriser la coordination, la mutualisation et la complémentarité des initiatives
Axe 2 — Développer une culture de proximité adaptée à l’étendue du territoire
Faire de l’itinérance et du hors-les-murs un principe structurant de l’action culturelle
- Développer des formats culturels accessibles, souples et au plus près des habitants
- Favoriser l’implication des habitants dans la conception et la mise en œuvre des projets
- Réduire les freins à la participation (mobilité, isolement, sentiment de légitimité
Axe 3 - Faire de la culture un levier de cohésion sociale
Valoriser le patrimoine bâti, naturel et les savoir-faire locaux comme ressources culturelles vivantes
- Soutenir des projets culturels ancrés dans les paysages, l’histoire et l’identité du territoire
- Favoriser les rencontres entre habitants, générations et communes
- Contribuer à la construction d’un récit partagé, accueillant et fédérateur

6/ Pour la prochaine fois — Les ingrédients de succès
Si nous devions être amenés à reproduire un tel accompagnement, les ingrédients de succès que nous avons identifié :
- Un portage interne solide (par exemple, chef de projet PVD ou coordinateur/trice culturel(le) avec temps dédié).
- Des élus embarqués, engagés à relayer dans leurs réseaux et faciliter la mobilisation - et ainsi appuyer la crédibilité de la démarche
- Des alliés locaux pour aider à décrypter les enjeux sous-jacents
- Des ressources humaines pour densifier l’enquête terrain (notamment des services civiques, en partenariat avec InSite ou une MJC locale).
- Un soutien technique de la DRAC et de la Région, pour rester alligné avec leurs enjeux
- Le temps long : accepter qu’un PCT se pense sur un temps long
Rédaction : Anne-Laure Romanet
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