Aller vers : 4 ans à changer de posture avec les habitants et les élus de Port-Brillet

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Port-Brillet, environ 2 300 habitants en Mayenne, fait partie depuis 2022 des territoires lauréats du dispositif "Territoires d'Engagement" porté par l'ANCT. La Coop des Territoires y a accompagné la commune sur quatre ans, de 2022 à 2026. Voici ce que ces quatre ans nous ont appris sur ce que "faire participer" veut dire vraiment, une fois qu'on retire le vernis des bonnes intentions.

En 2022, une invitation qui tombe un peu à plat

Tout commence par une évidence, pour l'équipe municipale fraîchement élue en 2020 : il faut davantage associer les habitants à la vie de la commune. Une journée citoyenne est organisée, avec notamment un désherbage du cimetière proposé aux Brillet-Pontins. L'intention est sincère. L'accueil, beaucoup plus tiède : plusieurs habitants y voient moins une invitation à participer qu'une corvée déguisée. Le jardin partagé, lancé à la même période, peine lui aussi à trouver son public au-delà d'un petit noyau déjà convaincu.

Rien de dramatique — mais un signal clair : vouloir la participation ne suffit pas à la faire advenir. C'est sur ce constat que la commune sollicite un accompagnement dans la durée, et que commence, en juin 2022, notre collaboration.

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Une soirée pour planter une graine

On démarre classiquement, par une phase de diagnostic, entre juin et décembre 2022 : une quarantaine d'entretiens avec des élus, des agents et des associations, complétés par des ateliers collectifs pour croiser les regards. L'idée : comprendre ce qui freine ou favorise l'envie de s'engager, avant de proposer quoi que ce soit.

Avant même la fin de cette phase, un premier test grandeur nature a lieu : le 20 octobre 2022, une soirée de concertation réunit environ 80 habitants de tous âges autour de trois gros projets d'aménagement lancés en même temps — le centre-bourg (on y revient plus loin), la future médiathèque (elle aussi), le quartier de l'ancienne Poste. Le principe : trois ateliers de 40 minutes, un par sujet. Chacun reste sur le sien jusqu'au bout, puis est libre d'aller voir les autres une fois son atelier terminé ou bien de rentrer chez lui, ou d’aller boire un coup avec les élus. Résultat pas forcément prévu au départ : des habitants venus pour un seul sujet ont fini par faire les trois dans la soirée — de quoi récolter, sur les trois thèmes, l'avis de gens qui ne se seraient jamais déplacés pour une réunion publique dédiée à un seul d'entre eux. Le tout entrecoupé d'un buffet convivial avec les élus — une manière aussi, en toute honnêteté, de détourner vers les élus et un bol de chips les habitants venus parler du nid-de-poule devant chez eux plutôt que de perturber les ateliers. Mission dont Jean-Claude et Jean-Luc, élus, se sont acquittés avec un certain talent.

Le succès est net — une mobilisation jugée satisfaisante malgré une représentation plus faible des jeunes, et surtout un vrai intérêt pour la suite : la majorité des participants demande à être recontactée. Cette réussite nourrira les réflexions 2 ans plus tard lorsqu’il s’agira de définir les modalités de concertation du centre bourg.

Cette phase sert aussi à former les élus et les agents à concevoir et animer eux-mêmes ce genre de temps collectifs : la posture de facilitation, les bases de l'intelligence collective. De quoi leur donner les clés pour s’autonomiser, plutôt que de rester simples spectateurs de la méthode.

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La bascule, projet après projet

À partir de là, chaque nouveau projet repose la même question, mais on ne la pose plus de la même façon : ce n'est plus comment faire venir les habitants, comment aller vers eux, et sur quoi souhaite-t-on les faire participer ?

Le jardin partagé en est la première étape, modeste. Le projet est né d'un fort portage politique — la commune acquiert un terrain, s'associe au CPIE de la Mayenne comme opérateur technique. Un premier enjeu émerge vite : embarquer les acteurs qui gravitent autour de cet espace (écoles, EHPAD, Robida…) et les habitants qui le fréquentent, dans sa gestion et son organisation. Avec ce petit groupe, on pose des rôles, un cadre, des rituels, des outils de communication interne — les briques de base qu'on va vite retrouver ailleurs, à commencer par les 150 ans de la commune, où il faut là aussi mobiliser et organiser une petite armée de bénévoles.

Justement, au même moment, la commune prépare ses 150 ans, célébrés en 2024. On organise la mobilisation par pôles — buvette, animation, expo photo — chacun avec ses référents bénévoles, et on imagine un quiz collaboratif sur l'histoire de Port-Brillet pour rendre le repas plus convivial. Jean-Luc, l’un des élus, troque sa casquette pour celle de Julien Lepers le temps d'un repas, et s'en charge avec un enthousiasme certain.

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La concertation du centre-bourg, menée en 2024, pousse le curseur encore plus loin. Le contexte : des travaux à prioriser, et une réflexion sur l'implantation d'un futur café ou bar — deux sujets assez concrets pour donner envie aux habitants de s'en mêler. Plutôt que d'organiser une grande réunion publique unique en espérant que tout le monde se déplace, on va chercher les publics qu'on ne voit jamais dans ce genre d'exercice :

  • un atelier a lieu directement à l'EHPAD, avec également les résidents de l'ESAT Robida
  • un autre à l'école, avec un système de garde d'enfants pour lever le frein logistique des familles

Un troisième atelier grand public, en accès libre, buvette comprise (un format assez proche de la soirée d'octobre 2022) est également organisé. Élus et agents se révèlent d'ailleurs d'excellents animateurs d'ateliers. D’ailleurs, Fabien (le maire) et Amélie (la secrétaire générale) montent eux-mêmes au front pour présenter le budget communal— sujet sérieux, chefs à la manœuvre. Ils expliquent aux habitants la répartition entre investissement et fonctionnement, pour que les participants puissent partager ensuite leurs avis de manière éclairée en ayant conscience des enjeux financiers qui se jouent derrière. Et la concertation ne s'arrête pas à recueillir des avis pour la forme : on teste deux outils de vote — le vote cumulatif pour les travaux du centre-bourg, le jugement majoritaire pour l'emplacement du futur bar — histoire de trancher pour de vrai. Résultat concret : les priorités de travaux sont confirmées par les élus sur cette base.

Le marché de Noël illustre la bascule de façon très concrète. Jusqu'en 2023, son organisation reposait presque entièrement sur les élus. En 2024, La Coop des Territoires anime quatre ateliers de co-construction réunissant la mairie et les associations pour repenser collectivement l'événement — le premier a lieu en juillet, en pleine canicule : se projeter sur les guirlandes de Noël à 35 degrés, tout un exercice de style. Au cours de ces ateliers, 5 groupes de travail autonomes se structurent — Exposants, Animations, Décoration, Communication, Logistique — chacun avec ses référents, souvent issus des associations elles-mêmes. Une quinzaine d'associations sont de la partie. Les exposants passent de 17 à 35 pour cette édition 2024, la fréquentation double avec plus de 600 entrées supplémentaires, un vrai succès pour tout le monde ! Pour que la dynamique survive à notre départ, on formalise un guide méthodologique des grandes étapes — repris dès l'édition 2025 : la mairie prend alors pleinement son rôle de facilitatrice, prépare et anime elle-même les réunions de préparation, avec Vincent (adjoint à la vie associative) aux commandes côté mairie, et l'implication des associations ne faiblit pas. Une difficulté reste bien réelle, et on ne va pas la cacher : mobiliser les associations la veille pour tout installer dans le gymnase, au-delà de leur propre stand.

La coopération entre associations raconte une bascule plus discrète, mais tout aussi réelle. Plutôt que d'imposer un format tout ficelé, on est parti des besoins et des envies exprimés par les associations elles-mêmes pour construire, en 2024, un premier événement annuel de coordination, avec :

  • un temps pour caler les calendriers de l'année (et éviter que tout le monde se marche dessus le même week-end de juin)
  • un tableur partagé pour mutualiser le matériel
  • un espace pour que chacun pose ses besoins et ses difficultés sur la table
    • le SCL en profite pour alerter sur la fragilité de sa gouvernance, faute de repreneurs pour ses postes clés, et Robida lance un appel à bénévoles pour accompagner ses sorties.

Pour faire perdurer la dynamique, on décide de créer une commission — Vincent, toujours l'élu en charge de la vie associative, et deux représentants d'associations — pour porter l'événement d'une année sur l'autre. L'intention : faire tourner les représentants d'associations chaque année, pour que la charge n'incombe pas toujours aux mêmes.

Petite anecdote qui donne le ton de cette première édition : elle a lieu un soir de neige. Albane doit braver les routes enneigées pour rejoindre la Mayenne — et la salle municipale n'est pas chauffée. Tout le monde garde son manteau, et on se réchauffe surtout à la chaleur humaine.

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Le stand de la mairie pour encourager les élus à "aller vers", est créé à la même période. Les élus sortent physiquement de la mairie, se forment à tenir un stand, à hiérarchiser l'info à transmettre, à aborder les habitants dans la rue plutôt que d'attendre sagement qu'ils viennent en réunion publique. Sur cette photo, les élus se sont entrainés à monter le stand le plus rapidement possible, 2 min montre en main !

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La médiathèque, rebaptisée « La Bulle », est le point d'arrivée le plus abouti. Il s'agit d'un déménagement complet vers un nouveau bâtiment, avec l'ambition d'en faire un vrai tiers-lieu culturel.

Le nom a été choisi par les habitants : sur une dizaine de propositions présélectionnées avec les bénévoles, La Bulle l'emporte après un vote au jugement majortaire (coup de cœur, j'aime, pas d'avis, je n'aime pas) ouvert tout l'été 2025, en ligne et via des urnes disposées en mairie et lors des visites de chantier — un mode de scrutin qui n'est pas sans rappeler le vote testé pour le futur bar du centre-bourg.

Au delà du chantier du bâtiment (là c'est hors de notre champ de compétences), nous avons soutenu la commune et Céline la médiathécaire dans la structuration du collectif de bénévoles : Faire en sorte que les bénévoles s'approprient le projet et s'investissent au-delà des simples permanences à tenir (ils ont même créé un espace game !), et accompagner la montée en compétence de Céline, dans l'animation de sa communauté — un accompagnement resserré sur un an, mené en grande proximité avec Albane. Céline en parle mieux que nous : « J'ai découvert une équipe bienveillante, à l'écoute et encourageante. […] Tu as su écouter entre les lignes pour savoir ce qui me tenait à cœur, prendre le temps de reformuler et de le partager aux autres. […] Depuis j'ai repris confiance, et c'est en partie grâce à l'accompagnement de la Coop : samedi c'était l'inauguration, et j'ai tenu mon petit discours — chose que je n'aurais pas osée il y a encore 3-4 ans. »

Petit clin d'œil calendrier pour finir : l'inauguration devait avoir lieu le 14 février, une Saint-Valentin à la médiathèque — mais des retards de chantier l'ont repoussée de trois mois. Le grand amour, ça se mérite !

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Ce que ça change, aujourd'hui

Le 24 juin 2026, en pleine canicule — éventails et ventilateurs de sortie —, un atelier bilan réunit les élus pour faire le point sur l'ensemble de l'accompagnement de La Coop des Territoires depuis 4 ans. Ce qui en ressort, ce sont des faits bien concrets : un collectif de bénévoles à la médiathèque qui se renouvelle et se diversifie, plusieurs représentants d'associations investis dans nos ateliers qui ont rejoint la liste de l'équipe municipale sortante — réélue en 2026 —, et le stand mobile des élus qui va ressortir cet automne pour aller à la rencontre des habitants sur les prochains travaux du centre-bourg.

Le maire, Fabien, résume ainsi ces quatre années : « La culture de la coopération est bien ancrée maintenant à Port-Brillet. Au sein de l'équipe municipale, des agents, mais aussi des acteurs associatifs. Tout ce travail se voit aussi dans la dynamique associative, sur l'animation communale et dans le champ culturel, où de plus en plus d'énergie gravite autour du collectif d'artistes locaux… prometteur pour l'avenir. »

Ce qu'on en retient

Quatre enseignements nous semblent transférables à d'autres collectivités engagées dans une démarche comparable :

  • La participation ne se décrète pas, elle se prototype. La soirée d'octobre 2022 a révélé un format qui marche — mélanger les sujets, laisser circuler, ménager du temps informel — avant même que le diagnostic ne soit terminé, et bien avant qu'on sache qu'il resservirait pour la concertation du centre-bourg deux ans plus tard.
  • Aller chercher les publics invisibles change la donne. Un atelier à l'EHPAD, un atelier à l'école avec garde d'enfants : ce n'est pas simplement récolter plus d'avis, c'est aller chercher ceux qui ne se seraient jamais déplacés d'eux-mêmes.
  • Changer de posture, c'est passer de faiseur à facilitateur — pas disparaître. La mairie continue d'animer les réunions annuelles des associations et les réunions de préparation du marché de Noël. Le rôle change de nature ; il ne s'efface pas.
  • La confiance se construit dans la durée — y compris envers l'équipe qui accompagne. Ce n'est pas qu'un supplément d'âme : c'est souvent la condition pour qu'une médiathécaire, un élu ou un bénévole osent tester, s’exprimer, se tromper, itérer. Quatre ans, ça laisse le temps à cette confiance de s'installer.

Et maintenant, la Fonderie

Fabien, le maire, nous le partageait déjà en juin : « Nous repartons avec encore d'autres ambitions citoyennes : tiers-lieu culturel à la Fonderie en portage par Laval Agglo, transition écologique de la commune en mode participatif sur des projets concrets sur l'espace public. »

Du désherbage du cimetière au tiers-lieu culturel de la Fonderie (le futur grand chantier du territoire), la distance parcourue en quatre ans a de quoi donner le vertige. La suite s'écrira sans nous à la manette — et c'est, sans doute, le plus beau des signes.

Article rédigé par Albane Gélin