L’aventure de la coopération alimentaire à Argentan : une trajectoire en mouvement

Comment l’expérimentation redessine le projet d'outil de transformation alimentaire à Argentan ?

· Carnet d'essai,Actualités

Récit d’une trajectoire méthodologique où, pour concevoir un outil de transformation alimentaire, nous avons choisi de troquer (momentanément) les plans de labo pour un tablier de cuisine et un camion mobile de transformation alimentaire !

Ce récit a pour objectif de documenter les coulisses de l’aventure, entre réussites et ajustements nécessaires face aux difficultés. Fruit de 2 ans de travail avec Maëlig Louesdon chargée du Plan Alimentaire Territorial et Adèle Martin chargée de mission précarité alimentaire de Terres d'Argentan Interco.

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Photo : Restitution lors d'un atelier de travail du groupe noyau co-animé par Terres d'Argentan Interco et la Coop des Territoires. De gauche à droite : Elise Méplon, Maëlig Louesdon et Adèle Martin.

Fin 2024, lorsqu’Elise démarre l’accompagnement de la collectivité, l'objectif est le suivant : "Évaluer l’opportunité d’un outil économique territorial de transformation / conservation / stockage pour valoriser les produits alimentaires locaux et les surplus de production agricole".

Nous menons une étude d'opportunité à travers une trentaine de rencontres et entretiens, puis des inspirations pour voir ailleurs. Main dans la main avec Maëlig, on analyse les volumes de légumes des maraîchers locaux, on sonde la restauration collective. Mais très vite, notre “grain de sel Coop” nous pousse à regarder ailleurs : un outil n'est rien sans les mains qui l’activent et sans expérimenter ensemble !

La Coop ne voulait pas rendre un rapport d’étude qui "finirait sur une étagère", mais constituer un groupe noyau d’acteurs qui ont envie de réfléchir concrètement à cet outil, par rapport à leurs besoins et surtout de l’expérimenter avec le soutien de la collectivité. Pendant un an, ce collectif est devenu notre véritable laboratoire de travail.

Ainsi, la première réunion de restitution de l’étude nous permet d’identifier un groupe noyau d’acteurs locaux (maraîchers, restauration collective, acteurs de l’insertion, de l’aide alimentaire, élus...) souhaitant mettre du “jus de cerveau” dans ce projet d’outil de transformation/ conservation/stockage alimentaire.

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Photo : Visite inspirante des Petites L'Ouches - Bernay (27) : conserverie et plateforme de logistique de produits locaux en Normandie, support d'un atelier d'insertion.

Le pivot : pourquoi nous avons ouvert le capot

Au fil des ateliers du groupe noyau, un doute s’installe. Les scénarios techniques complémentaires sont proposés (légumerie mutualisée, conserverie sociale, stockage-congélation-surgélation), mais le risque d’un outil coûteux et sous-utilisé est réel, et inquiète. Et on ne pouvait pas figer un modèle économique, un bâtiment tant qu'on n'a pas testé la coopération réelle !

C'est ici que nous avons bifurquer. Plutôt que de trancher sur un scénario définitif ou hybride, nous avons proposé au collectif d'expérimenter l’usage. L'idée : organiser une semaine thématique d’ateliers cuisine mobiles, avec la venue du camion de La Petite Conserverie de Dieppe (visité un peu plus tôt), représente une opportunité de tester l’outil grandeur nature !

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Photo : Visite inspirante La Petite Conserverie, fabrique mobile sociale et solidaire - Dieppe (76)

La cuisine interne : ce que nous avons testé (et ce qu'on en retient)

On vous partage un condensé nos trois outils de travail scénarisés, tels qu'ils ont été discutés lors de l'atelier de restitution de février 2026. Ils ne sont pas des conclusions, mais des hypothèses de travail en cours et mouvantes sur la base des entretiens et ateliers menés avec le collectif et la collectivité :

  • Une légumerie / conserverie mutualisée

Transformer les légumes de la régie maraichère en 4eme gamme pour la restauration collective, mutualisé à de la prestation 2e gamme (conserves) pour les producteurs.

Cet outil permet : la mutualisation d’outils existants, les débouchés sont testables rapidement (via la cuisine centrale, la régie maraîchère), et permet de faire le lien avec une structure d'insertion du territoire. C’est le scénario qui semble le plus "robuste". Opérationnellement, il demande des investissements RH et équipements en fonction des volumes mobilisables de la régie maraichère.

  • La conserverie à vocation sociale

Faire de la conserverie un levier d'insertion et complémentaire à l'aide alimentaire.

Cet outil permet la diversification des activités du CCAS, à travers la valorisation des surplus et invendus du territoire par la production de plats cuisinés pour l'épicerie sociale. Il répond aux enjeux de lutte contre le gaspillage et de lien social. Son expérimentation se fait à travers la co-construction du programme d'une semaine d’ateliers cuisine mobiles avec la venue du camion La Petite Conserverie de Dieppe.

Néanmoins, il existe une dépendance aux financements publics (notamment PAT). L’enjeu ici, c'est de sécuriser l’ancrage local des approvisionnements (en effet, le don ou les invendus/ surplus ne fait pas une filière).

  • Une solution de stockage-congélation et une filière surgélation

Cet outil permet d’utiliser le froid pour pallier au décalage saisonnalité, notamment de la restauration collective. Par ailleurs, il constitue une réponse directe aux besoins de conservation de la régie maraîchère et des restaurations collectives du territoire et permet des synergies logistiques avec l'entreprise Newcold.

Néanmoins, cela pose des questions énergétiques et de dépendance à des acteurs privés extérieurs (qui ont d'autres projets). Aujourd’hui, les conditions de partenariat sont encore à clarifier avec Newcold (coûts réels, volumes et organisation logistique).

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Photo : Atelier de restitution des scénarios de travail en présence des acteurs locaux.

Ce que nous avons appris : le retour d'expérience

Si nous devions transmettre un enseignement de plus d’un an de cheminement à Argentan, ce serait celui-ci : l’animation est une infrastructure en tant que tel et fait partie de l’outil. De nombreux outils se sont cassés la figure faute de volumes suffisants, d’investissements coûteux et d’acteurs locaux qui finissent par ne plus s’y retrouver.

  • Le groupe noyau d’acteurs locaux est l'outil avant l'outil : ce qui compte à ce stade, ce n'est pas de savoir si on achète un autoclave de 50 ou 100 litres, c'est que les Restos du Cœur, le service marchés d’Argentan, les restaurations collectives et les maraîchers locaux se soient mis autour de la table et projettent un calendrier commun.
  • L’expérimentation comme preuve : la venue du camion de La Petite Conserverie de Dieppe constitue un test grandeur nature pour évaluer les flux de produits, affiner le besoin et expérimenter la conservation. Mais également de faire se rencontrer habitants et élus autour des enjeux agricoles et alimentaires plus large. Il s’agira de récolter de la "donnée brute de terrain" qui viendra nourrir le futur modèle économique de l’outil.
  • Assumer l'absence de porteur unique : à l'heure actuelle, personne ne lève la main pour porter seul le projet. Et c'est une réussite en fait ! Cela signifie que nous avons évité de forcer un modèle qui ne tiendrait que sur une personne ou structure, ou qui aurait été dessiné à la place de cette dernière. La coopération continue de mûrir.
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Photo : Atelier de travail du groupe noyau d'acteurs locaux

Cultiver la suite : une trajectoire en mouvement

Aujourd’hui, l'outil de transformation / conservation/ stockage alimentaire à Argentan entre dans une nouvelle phase de sa maturité. Si les contours techniques continuent de s’affiner, l’essentiel est déjà là : un écosystème d’acteurs soudés et une méthodologie basée sur le faire-ensemble.

Le temps de la transition est aussi celui de la réflexion. Ce projet, par nature vivant et territorial, sait s'adapter aux nouveaux contextes pour mieux servir l'intérêt général. Les hypothèses de travail posées jusqu’ici (légumerie, conserverie sociale ou solutions de stockage congélation-surgélation) constituent un socle solide de ressources à disposition des futurs arbitrages.

Plutôt que de figer un calendrier, nous choisissons de laisser la porte ouverte aux opportunités que ce nouveau chapitre pourra offrir. La dynamique lancée par Maëlig, Adèle et le groupe noyau reste un moteur précieux pour le territoire. Que ce soit à travers les ateliers envisagés pour l’automne 2026 ou sous d’autres formes d’expérimentations, l’aventure de la coopération alimentaire à Argentan a désormais ses propres racines.

L’histoire reste à écrire, avec la certitude que les graines semées par ce collectif sont prêtes à germer, dès que le terrain sera propice.

Article rédigé par Elise Méplon